Comité Départemental du Souvenir des Fusillés de Châteaubriant de Nantes et de la Résistance en Loire-Inférieure

Les Espagnols au Procès des 42

Fuyant l’Espagne franquiste, ils ont été trimbalés de camp en camp, puis dispersés aux quatre coins de la France, le plus souvent embrigadés au sein des CTE (compagnies de travailleurs étrangers, qui deviennent en 1940 les GTE, groupements de travailleurs étrangers), et c’est ainsi qu’un nombre important de ces émigrés espagnols atterrissent dans la Basse Loire

TRIBUNE LIBRE PARUE DANS "L’ HUMANITE" du 4 Août 2006

En mémoire des « 42 » de Nantes

Ils ont été trimbalés de camp en camp, puis dispersés aux quatre coins de la France, le plus souvent embrigadés au sein des CTE (compagnies de travailleurs étrangers, qui deviennent en 1940 les GTE, groupements de travailleurs étrangers), et c’est ainsi qu’un nombre important de ces émigrés espagnols atterrissent dans la Basse Loire. D’après des recensements de l’époque, ils seraient entre 1 500 et 2 000, employés pour nombre d’entre eux par l’organisation Todt, qui construit alors le mur de l’Atlantique. C’est pourquoi Saint-Nazaire offre la concentration la plus importante de ces réfugiés espagnols, 250 rien que pour le camp Franco, à Gron, sur la commune de Montoir-de-Bretagne. À Nantes, ils sont sans doute au plus une petite centaine, beaucoup plus dispersés dans l’agglomération. Parmi eux, une forte proportion de militants pour qui la lutte contre le fascisme continue sur le sol de France. Souvent sans aucune nouvelle de leurs familles, isolés dans un pays dont ils ne comprennent pas encore très bien la langue, ils ont su garder dans la clandestinité leurs réseaux de solidarité et de lutte. Parmi ces réfugiés, les communistes sont sans aucun doute les mieux structurés.

La police de Vichy, qui les a particulièrement à l’oeil, nous permet de tout connaître, ou presque, de leur organisation clandestine. C’est sans grande difficulté, grâce à une filature efficace, que deux militants, Bautista Lopez et Celso Diaz, sont arrêtés en venant récupérer en gare de Nantes les colis de journaux que leur envoie la direction parisienne. Ils sont les premières victimes d’une série de rafles qui se succèdent de juin à novembre 1942 et qui se soldent au total par l’arrestation et l’internement de 88 Espagnols. Toute l’organisation clandestine du PCE s’en trouve démantelée. Un certain nombre de ces résistants sont envoyés à Paris pour être jugés par des tribunaux d’exception, beaucoup seront déportés à Dachau, Mauthausen, d’autres enfermés dans les camps de Voves ou Rouillé, et cinq d’entre eux resteront enfermés à la prison Lafayette de Nantes afin de prouver à la population que le « terrorisme » est le fait de « guérilleros » étrangers, envoyés par Moscou.

La presse collaboratrice exulte. Les Espagnols ne sont pas les seuls concernés par cet appel à la répression : Italiens, Russes, Polonais sont aussi visés, sans parler bien sûr des communistes nantais. Mais il s’agit avant tout de prouver à la population que ce sont ces étrangers qui, comme le dit à la même époque le maire, Gaétan Rondeau, « constituent un danger permanent ». Le procès inique qui se déroule en janvier 1943 au palais de justice de Nantes, baptisé plus tard « procès des 42 », doit démontrer l’existence de ce complot communiste, en même temps qu’il vise à impressionner la population. Cinq Espagnols figurent au banc des accusés : Alfredo Gomez-Ollero et Benedicto Blanco-Dobarro, en tant que chefs de l’Organisation spéciale, Miguel Sanchez-Tolosa, Ernesto Prieto-Hidalgo et Basilio Martin, comme simples membres du groupe de Blanco-Dobarro. Malgré la minceur des griefs, surtout pour les trois derniers, le tribunal de guerre nazi n’hésite pas à les envoyer à la mort, aux côtés de 32 Français.

Le 13 février 1943, les cinq Espagnols sont fusillés au champ de tir du Bêle, puis inhumés dans le cimetière de la petite commune de La Chapelle-Basse-Mer, aux côtés de 12 Français dont les corps réintégreront plus tard les lieux de sépulture souhaités par leurs familles.

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Champ de tir du Bèle à Nantes

Cette histoire ne constitue qu’une des nombreuses pages du livre d’or de la Résistance, mais son devenir dans la mémoire mérite d’être évoqué et peut être retenu comme exemple significatif des jeux et des enjeux entre histoire et mémoire, illustrant aussi bien les aléas de la mémoire française que ceux de la mémoire espagnole, avec des décalages propres au devenir spécifique de chacun des deux pays.

Restons tout d’abord de ce côté des Pyrénées. La tombe des cinq résistants espagnols aurait très bien pu se trouver à l’abandon et sombrer dans l’oubli. Mais elle a été entretenue régulièrement par les édiles de La Chapelle-Basse-Mer, ce dont il faut leur rendre hommage.

Quant au Parti communiste de Loire-Atlantique et aux organisations qui gravitent autour de lui, en particulier le Comité du souvenir, ils honorent la mémoire de leurs camarades espagnols depuis 2003, inscrivant désormais ce pèlerinage annuel à leur calendrier, même s’il ne revêt pas l’ampleur de l’hommage rendu aux martyrs emblématiques de la résistance communiste, ceux de Châteaubriant.

Mais, depuis quelques années, la volonté d’intégrer cette cérémonie des otages de Châteaubriant dans la perspective plus large d’un hommage à tous les martyrs de la Résistance, la nécessité aussi de dépasser la simple mémoire pour revenir à l’histoire ont conduit à diverses initiatives, dont la mise en place d’un nouveau collectif, dit du « procès des 42 », et l’organisation d’un colloque qui a permis de remettre en lumière des résistants communistes dont le souvenir tendait quelque peu à s’effacer, et parmi eux les cinq Espagnols.

Jean Chauvin, en publiant les carnets que son père envoyait en cachette à sa mère du fond de sa prison, nous a appris qu’il partageait sa cellule avec quatre Espagnols. Et en 2004, suite à la victoire de la gauche aux élections espagnoles, le Collectif du procès des 42 eut l’idée d’envoyer aux autorités de Madrid un avis de recherche pour tenter d’établir le contact avec les familles de ces cinq fusillés. C’est ainsi que, très vite, deux premières familles se manifestèrent, des familles qui ignoraient tout de leur parent, frère, père, grand-père ou oncle, depuis son départ d’Espagne. Tout au plus avaient-elles été informées du décès, mais elles ignoraient l’activité de résistant, le procès, l’exécution et, bien sûr, le lieu de la sépulture.

La venue de ces familles à Nantes et leur recueillement sur les lieux où leur ancêtre avait été exécuté ou enterré ont donné lieu à des scènes émouvantes. Dans la foulée, le carré du cimetière de
La Chapelle-Basse-Mer fut remis à neuf, et une sculpture, réalisée par le plasticien d’origine allemande Ekkehart Rautenstrauch et payée par une souscription volontaire, fut inaugurée le 12 février 2006, en présence des deux filles d’Alfredo Gomez-Ollero, de la soeur de Miguel Sanchez-Tolosa et d’une foule de 400 personnes environ.

Un banquet amical put ensuite réunir près de 200 convives, parmi lesquels d’anciens voisins de ces résistants venus évoquer leurs souvenirs, comme Madeleine Farge, qui habitait près d’Alfredo, à Doulon, et qui l’a reconnu sur une photo de la presse locale. Elle a pu ainsi témoigner du temps où il travaillait à la construction de la gare de triage ferroviaire du Grand-Blottereau.

Autre moment fort de cette journée quand Miguela, la soeur de Miguel Sanchez-Tolosa, fit part de sa volonté de laisser son frère reposer en cette terre française, au milieu de ceux qui ne l’avaient jamais oublié, plutôt que de le rapatrier en pays valencien, où la droite nationaliste a repris les rênes de la province. Beaucoup d’émotion, beaucoup de larmes aussi.

Cette belle histoire nous rappelle ce qu’a pu être la Résistance, loin des images stéréotypées qu’on en donne trop souvent. Une belle illustration aussi de ce qu’a été et de ce que peut être encore le véritable internationalisme.

Enfin, dernier moment non moins émouvant, mais plus significatif encore sur le plan politique, cette histoire a enclenché en Espagne un processus d’activation de la mémoire des combattants de la guerre civile. Alors que la génération précédente semblait souhaiter avant tout l’oubli, aujourd’hui les petits-enfants veulent savoir. Les Espagnols prennent ainsi le relais des organisations françaises. Au printemps 2006, à l’initiative d’un collectif des « amis de la République », dans le village galicien de Paderne, une plaque a été posée sur la maison natale d’Alfredo Gomez-Ollero, en présence de la télévision et des autorités de la province de Galice. À Ribadavia, près d’Orense, un colloque a évoqué la vie de Blanco-Dobarro, en présence de représentants du collectif nantais. La presse espagnole semble enfin découvrir une guerre qu’elle a si longtemps occultée. Suite aux avis de recherche qu’elle a publiés, des témoignages ont pu être recueillis, comme celui de cet homme de quatre-vingt-six ans qui avait appartenu au même commando qu’Ollero sur le front de Madrid.

À l’image de ce qui se met en place un peu partout dans la péninsule, un véritable travail de mémoire et d’histoire se met en place pour sortir de l’oubli cette page d’histoire. Des archives nantaises ont été déposées à Madrid et peuvent laisser augurer d’une fructueuse coopération entre Espagnols et Français pour mieux connaître cet épisode tragique d’une histoire qui nous est en grande partie commune, et qui appartient aux pages les plus glorieuses du combat pour la liberté et pour la dignité de l’homme.

(Texte de Alain Bergerat, historien, et Carlos Fernandez, membre du Collectif du procès des 42).

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